Histoire courte: RENAISSANCE

Le jour venait de se lever, elle avait enfilé un jeans retroussé aux mollets, des converses beiges et un t-shirt blanc, son uniforme de vacances. Elle partait le retrouver après un petit tour à la banque pour changer de l’argent. Le coeur léger. Que cette légèreté était douce à porter. Elle pourrait s’y habituer.

*****

Tout semblait pourtant aux antipodes de sa vie d’avant. Cette vie qu’elle avait porté, à bout de souffle pendant si longtemps. 5 ans! 5 ans c’est court mais c’est très long à la fois. 5 ans c’est 1825 jours. 1825 jours où elle avait passé la majorité de ses journées à se lever avec une boule au ventre. Une impression de ne pas être à sa place. Un sentiment de trahir sa vie, de ne pas être à la hauteur. Mille fois elle avait pensé partir, mille fois elle s’était ravisée. Méritait-elle mieux? Vraiment? Y- avait t-il autre chose pour elle? Ne devrait -elle pas se contenter de ce qu’elle avait? Après tout elle ne manquait de rien, si ce n’est d’amour. Le principal, certes. Mais matériellement, elle avait tout. C’est là qu’elle avait longtemps manqué de faire le différence entre la sécurité illusoire qu’apportait cette aisance matérielle et la détresse de son âme.

Elle avait souvent pensé en finir. Aussi. Ne sachant pas comment s’en sortir. Un mélange d’alcool et de médicaments, cela lui semblait être une combinaison assez douce pour partir calmement. Retrouver la sérénité. Ailleurs.

Mais à chaque fois qu’elle y pensait plus ardemment, une force en elle invisible et puissante qu’elle ne pensait même pas avoir, la faisait renoncer. Une lueur d’espoir. Une vision floue et lointaine qui apparaissait dans son imaginaire comme pour lui montrer que ce n’était pas l’issue ultime. Il y avait des options, elle avait des options. Elle avait le choix. 

Puis un matin alors qu’il venait de partir au bureau, après une énièmes soirée morose, à se sentir médiocre, se forcer à se donner physiquement pour remplir tristement son devoir marital. Elle avait senti en elle se rassembler ses dernières forces. Maintenant. C’était maintenant ou jamais. Avec cette seule certitude, elle avait sorti une valise à roulettes du placard, y avait mis des vêtements et quelques objets de valeurs, presque rien en fait si ce n’est de la valeur sentimentale, car elle avait appris au fil des ans à se détacher des possessions matérielles. Elle avait fermé la porte, sans se retourner et était partie. En une demie heure, elle venait de prendre un tournant majeur dans sa vie. De choisir. Se choisir et d’acter ce choix. Peut-être sa plus grosse erreur. Surement le geste le plus brave qu’elle ait osé de sa vie. Possiblement un nouveau commencement, plus lumineux.

 Elle avait appelé son employeur en lui disant qu’elle avait besoin de prendre deux semaines de congés pour raisons personnelles. Il avait plutôt bien accueilli la nouvelle. De toute façon elle ne lui avait pas laissé d’option. Elle devait prendre du temps pour elle. Elle savait en décrochant son téléphone que s’il disait non, elle démissionnerait. C’était presque vital.

Après avoir fait son bagage, elle avait laissé une lettre à Tom, elle trouvait son geste très lâche, mais elle savait qu’elle n’aurait pas la force de l’affronter. Qu’il ferait tout pour l’en dissuader, qu’elle prendrait peur et renoncerait. Et puis fuir, c’était comme rompre en douceur, Non?  Peut-être même serait-il soulagé. Pouvait-il vraiment s’épanouir lui aussi dans ce qu’il restait de leur relation?

Elle lui disait aussi dans sa lettre qu’elle reviendrait prendre le reste de ses affaires pour le débarrasser. Dans trois semaines, idéalement pour tous les deux quand il serait au travail. Elle pensait également qu’ils devaient lancer une procédure de divorce.

Elle avait réservé un hôtel à Paris pour trois jours, le temps de reprendre ses esprits. En entrant dans la chambre vide, elle s’était mise à pleurer de tout son corps, allongée sur le lit, épuisée. Vidée par cet acte courageux qu’elle venait de faire, ce n’était pas dans sa nature de prendre une décision si importante sur un coup de tête, mais elle avait trouvé cette force de le faire. Elle ne savait pas trop quel goût avaient ses larmes, soulagement, peur, doutes, un peu des trois, mais elle percevait malgré tout au milieu de ses sanglots comme une lueur, une faible lueur d’excitation. C’est comme si l’univers lui soufflait de se réjouir, que sa nouvelle vie commençait aujourd’hui. À bout d’énergie, elle avait à peine eu le temps d’apercevoir le message légèrement menaçant de Tom avant de s’endormir. Tu es bien sûre de ton choix?  Elle avait pensé Oui!, sans hésiter, puis s’était assoupie.

À son réveil, quelques heures plus tard, malgré ses yeux bouffis d’avoir tant pleuré et sa peur d’un lendemain inconnu, elle avait senti dans son coeur qu’elle avait pris la bonne décision. Au fond, sa vie ne pouvait pas être pire que ces cinq dernières années.

Un peu reposée, elle avait décidé de ne plus s’apitoyer sur son sort, il était temps de prendre les choses en main. De redevenir maîtresse de son chemin. Elle se sentait maintenant animée par un désir d’être heureuse, ou du moins plus heureuse qu’elle ne l’avait été par le passé. Finalement, c’est ce qui comptait le plus.

Assise sur la terrasse d’un café parisien avec cette agréable brise du soir qui soufflait sur son visage, un déca à portée de main et son agenda et carnet ouvert afin d’établir son plan d’action, elle avait décidé qu’elle avait besoin de changer d’air. Changer de ville, de pays même. Oui, elle avait besoin de vacances, pour se changer les idées et faire le vide autour d’elle pour penser au futur. Elle avait suffisamment d’argent de côté pour se payer un beau voyage. Elle voulait se faire plaisir, elle qui avait effacé ses envies pour toujours s’aligner sur celles de Tom, elle voulait choisir une destination coup de coeur pour elle. Après avoir fait défiler des destinations sur le site de voyage de son téléphone, elle était tombé sur une promotion de dernière minute pour ….Hawaï. Elle avait senti immédiatement son coeur s’emballer. C’est là-bas qu’elle irait. 

Vérifier les modalités. Fait! Réserver. Fait. À faire: un peu de shopping de première nécessité pour les vacances: maillot de bain, vêtements, chapeaux et crème solaire.

Son vol partait dans deux jours. Le temps de finaliser les détails. Tout allait si vite. C’était bien ainsi, elle n’avait pas trop le temps de penser. Pour une fois, elle se laissait porter par la vie et ses envies spontanées.

*****

10 jours plus Tard, Hawaï.

Bien arrivée dans la chambre du gite qu’elle avait choisi, les repas communs lui avaient déjà permis de faire des rencontres agréables. Elle se sentait libre et si légère. Elle ne savait plus que c’était possible. Quel bonheur. En posant un pied hors de l’avion, à l’aéroport d’Honolulu, elle s’était immédiatement sentie confortée dans sa décision. Ses décisions. Le quitter. Partir. Recommencer. Choisir Hawaï comme destination, symbole de sa renaissance.

Depuis son arrivée, elle ne cessait de marcher. Ses longues balades quotidiennes, sur la plage ou en ville lui apportaient beaucoup de sérénité. Un jour elle avait croisé un terrain de basket. Elle s’était arrêtée pour tirer quelques paniers avec un ballon trouvé sur le sol qui semblait avoir été oublié là. C’est là qu’elle avait rencontré Ian. Il était arrivé, l’avait saluer puis s’était mis à jouer avec elle. Entre deux paniers, ils avaient discuté comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Lui, américain vivant à Hawaï depuis sa naissance, elle française, en vacances ici en quête de réponses et de clarté. Ils avaient immédiatement eu des milliers de choses à se dire. C’était si naturel et facile de converser ensemble. Avec Ian elle s’était immédiatement sentie bien, il lui avait dès le début inspiré une profonde confiance.

*****

Ce matin, après son passage à la banque, elle est en route vers la plage pour le retrouver, elle se demande si finalement ce n’est pas ça que les gens appelle le coup de foudre.

Depuis cet après-midi sur le terrain de basket, ils ne s’étaient plus quittés. Lui rêver de lui faire découvrir son île, elle de l’avoir pour guide. Ils avaient marché des kilomètres dans le sable. Tellement échangé et refait le monde cent fois. Il avait compris son choix de tout quitter pour s’évader et se retrouver. Elle n’arrivait pas à croire que sa décision de vivre enfin pleinement l’avait menée à lui, si vite.

En arrivant sur la plage, elle le voit, installé sous un arbre, deux cafés glacés à la main, leur plaisir du matin. Depuis leur rencontre ils habitaient quasiment ensemble se plaisaient-il à dire en riant. Un peu chez lui, un peu dans son hôtel et sur le sable fin des plages, scène privilégiée de leur amour naissant. Elle l’embrasse, prend son café en le remerciant avec un sourire radieux. Elle prend une courte inspiration. C’est drôle comme dix jours peuvent faire basculer une vie. Hier, en proie à des pensées destructrices et aujourd’hui une envie féroce de profiter de chaque instant de sa vie.

Ian lui sourit en retour,  lui fait un signe de “trois”  avec ses doigts puis murmure: 

-Tu as décidé?

-Je ne sais pas. 

Ian lui avait demandé de rester! De ne pas rentrer à Paris dans trois jours ou alors de repartir seulement dans le but de clôturer ses affaires pour revenir au plus vite près de lui.

C’est là qu’elle s’était mise à douter de tout. Ne serait-il pas insensé de faire un saut géographique de plusieurs milliers de kilomètres pour un homme qu’elle venait de rencontrer et connaissait à peine. Même si elle disait oui à cette proposition dénuée de tout sens, comment trouverait-elle un emploi ici? Que faire si, ou plutôt quand, leur histoire d’amour se fânerait après des débuts spectaculaires? 

Tout plaquer pour aller s’isoler temporairement à l’autre bout du monde c’était une chose, mais tout lâcher…. tout court, c’était bien différent.

Et puis cela n’entrait pas dans ses plans. Elle devait venir ici pour faire le vide, se ressourcer, se libérer de sa relation avec Tom afin de reconstruire une vie, sa vie, sur des bases plus saines. Elle s’était même dit qu’elle resterait plusieurs mois célibataire pour se reconnecter à elle, à son corps et son esprit. Elle n’avait jamais envisagé une seconde de rencontrer un homme si rapidement.

Ian avait chamboulé tous ses plans en un match de basket. Rien n’était planifié dans cette rencontre mais finalement c’était peut-être le plus beau cadeau. Il l’avait comme libéré d’un poids. En plus de l’alchimie physique parfaite entre eux, il avait un don d’écoute exceptionnelle. Il avait su la déculpabiliser, lui apprendre à accueillir ses pensée, ses émotions. Avec lui elle s’était sentie à nouveau vivante. 

Mais elle ne voulait surtout pas se perdre dans une nouvelle relation pour autant. Elle savait qu’elle avait besoin de temps pour elle. Même si elle restait, elle aurait besoin d’avoir des moments pour se retrouver seule et faire le point.

-Ce serait de la folie se répétait-elle intérieurement les yeux perdus dans l’horizon. Elle sentait la main de Ian qui lui caressait le dos et son regard posée sur elle qui attendait une réponse. Il était conscient que l’enjeux pour lui était minime et qu’elle avait beaucoup plus à perdre, mais il avait envie de la pousser à se laisser vivre, un peu égoïstement, c’est vrai, mais aussi parce qu’il pensait sincèrement que ce changement radical lui ferait du bien. Il l’avait senti tellement tendue lors de leur première rencontre. Quand elle lui avait un peu raconté ses derniers jours, ses dernières années, il avait compris. Il avait vu dans ses yeux la peur face à l’équation aux multiples inconnus qu’était sa vie actuellement. Mais au fil des jours, il l’avait vu se détendre, lâcher prise entièrement et avait fini par apercevoir une nouvelle flamme dans ses yeux, le soulagement d’être à nouveau libre, alignée avec ses envies.

Toujours les yeux rivés vers l’eau qui s’étendait à perte de vue devant elle, elle réalisa que jamais dans sa vie elle n’avait osé sortir des sentiers battus. Faire quelque chose d’insouciant, sans trop réfléchir. Elle avait toujours agi avec raison, fait ce qu’on attendait d’elle, évité les coups de tête irresponsables.

Et si en fait un coup de tête insensé, spontané qui semblait être la plus folle des décisions devenait la plus belle surprise de sa vie? Et si écouter ce léger grain de folie qui sommeillait en elle la mener tout droit vers le bonheur.

Si elle osait sortir de cette voie dictée par une société qui laisse peu de place à la spontanéité? Si elle agissait sans avoir de plan concret, en choisissant la joie, purement et simplement. En allant vers ce qui lui apportait le plus de bonheur à cet instant présent. Et si demain on s’en foutait? Si au lieu de planifier notre vie, notre retraite, notre épargne, la maison qu’il faut acheter, on vivait vraiment? Qu’est-ce que ça pourrait donner?

En plongeant dans l’eau fraîche de l’océan Pacifique, elle réalise que ce dont elle avait envie par dessus tout, c’est de vivre. De vivre vraiment. Et vivre pleinement c’est rester à Hawaï avec Ian. Peu importe si leur histoire dure 15 jours, 15 mois, 15 ans, toute la vie. À ce moment précis, ce qui compte le plus, l’essentiel, c’est d’être ici avec lui, profiter de ce cadeau que lui avait fait la vie. Vivre et non survivre. N’y avait-il pas de plus beau cadeau à se faire? Ne plus réfléchir autant mais se laisser guider et choyer par ce que la vie nous offrait.

Après quelques mouvements de brasse, elle sort de l’eau, décidée, et revient s’assoir près de Ian, qui est resté allongé sur la serviette dans leur petit coin ombragé préféré.

Elle se blottit contre lui et pose sa tête sur son torse musclé. En lui caressant le ventre, elle lui chuchote:

-C’est quoi le programme du week-end?

À cette demande, il comprend immédiatement qu’elle reste. Son avion devait partir vendredi matin.

Fou de joie, il renchérit:

-Ce weekend, je t’emmène surfer!

-Mais …!

-Pas de mais, la coupe t-il, je ne veux pas que tu plaques tout pour rien. Alors je fais te faire sortir de ta zone de confort.

Elle sourit,

-Il faudra que je règle quelques démarches administratives et récupère mes affaires.

-Oui mais on a tout le temps de gérer ça demain. Aujourd’hui on célèbre ta décision qui en toute objectivité est excellente.

Et juste comme ça, elle saute dans l’inconnu, mais un inconnu qu’elle entrevoit joyeux, différent, enrichissant. Elle a hâte de voir ce que ce choix va lui amener. C’est comme si toutes ses angoisses avaient disparues avec ce plaisir intense que lui procure le fait de suivre son coeur.

-Parfois on est à une décision près d’une toute autre vie, se dit-elle, en se revoyant, 15 jours plus tôt quand elle décidait coup sur coup de quitter Tom et partir loin: ce qui allait transformer sa vie.

Et maintenant, elle se sent remplie d’un profond sentiment de bonheur, qu’elle ne pensait plus connaître un jour, cette sensation de s’être rapprochée de son plein potentiel en tant que personne.

Enlacée contre Ian, guidée par la joie, c’est ainsi qu’elle avait décidé de vivre la prochaine étape de sa vie. Pour après, elle verrait bien, rien ne pressait dans le fond.

-Aujourd’hui je vis. Demain, je le laisse pour demain.

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